Une histoire de Solidarité

Préface à "Histoire et fondements du programme EESF"

Présent d’Avenir, réseau français de femmes et d’hommes porteurs de solidarité a publié en 2013 "Histoire et Fondements du programme EESF", sous forme d’un "Manuel à l’usage des enseignants et de tous ceux qui, à leurs côtés, œuvrent à créer pour les enfants de Foundiougne un avenir durable.

Le texte ci-après en constitue la préface.

Le programme EESF, c’est l’histoire de la mobilisation de femmes et d’hommes venant d’horizons très différents, mus par le même sentiment de la lourde responsabilité qu’ils ont envers leurs enfants.
Le monde où ils les ont fait naître, où ils sont en train de grandir, est devenu fou.
La communication s’emballe ; adaptées aux finalités du monde des affaires, les nouvelles technologies imposent, à qui n’est pas vigilant, leurs objectifs de rapidité, et d’efficacité. La relation entre les hommes, à l’image des moyens qu’elle utilise, devient virtuelle ; ils n’ont jamais été aussi proches et à la fois aussi loin les uns des autres : nos hésitations, reformulations, bafouillements, restent invisibles , comme interdits d’expression. Voilés par l’écran, privés de l’échange de nos regards, du partage de nos silences, comment vivre l’expérience de l’humilité, de la pudeur, et celle de l’attente patiente ? Comment dès lors le respect mutuel peut-il naître et grandir ? Le temps, ennemi du business, donne forme et matière à notre relation à autrui. Qui, sinon nous-mêmes, nous le rendra ?

L’argent, autrefois fruit du travail, est devenu virtuel. Des empires se construisent en quelques instants, sur du vent, et s’effondrent aussi vite tels des ballons de baudruche. Dès lors, l’illusion est entretenue qu’il faut faire vite, saisir l’occasion au vol, que le temps du rêve, celui de la maturation lente d’un projet, de la rumination, est du temps perdu. Dans cette course effrénée, la différence, pourtant fondamentale, entre « Etre » et « Avoir », s’estompe et le temps, indispensable à la construction de soi, manque

Ce monde brille de mille feux, insouciant de ce que demain, faute d’énergie, tout ce clinquant d’un coup s’éteindra. Tels des enfants gâtés qui gaspillent sans égards l’héritage de leurs pères, en quelques années nous avons réduit en fumée un capital qu’il avait fallu des millénaires pour constituer. Notre environnement a besoin pour se renouveler que nous lui accordions du temps.

L’insolence et la désinvolture côtoient les misères et les détresses les plus grandes, et les tensions entre les hommes deviennent de plus en plus vives. La vie en a perdu jusqu’à sa valeur et dès lors toute violence, envers l’homme, l’environnement, et soi-même, est permise. Le temps dont le cœur de nos enfants a besoin pour éclore, dont leur regard a besoin pour s’enrichir de celui des autres, peut à tout instant se briser sous les diktats de pouvoirs aussi insaisissables qu’ils sont dépourvus d’humanité.

Le travail du paysan est devenu labeur ingrat, alors qu’il devrait être ouvrage noble du jardinier de la nature. La sueur est devenue symbole de souffrance, alors qu’elle devrait être celui de l’apprentissage de la patience, de l’harmonie entre la force du corps et la volonté de l’esprit. La pauvreté est devenue indigence, alors qu’elle devrait être simplicité par laquelle les cœurs s’ouvrent à l’accueil. Le temps de l’amitié est devenu futilité, alors qu’il devrait être une fenêtre entrouverte sur la paix. L’honneur et les traditions sont devenus des boulets, des freins à l’émancipation, alors qu’ils devraient être ferments de respect de la vie. La beauté est devenue rêve d’ailleurs, alors qu’elle devrait à chaque instant ravir nos yeux. Et ne parlons pas du bonheur… Alors, nos enfants sont tentés de fuir. Sans cesse. Qui leur rendra le temps de la patience, del’écoute, de la découverte, de l’apprentissage, de l’attente de l’autre ? Qui est prêt à prendre le temps de goûter avec eux ce qui est ici, maintenant ?

Le programme EESF, c’est l’histoire de la mobilisation de femmes et d’hommes venant d’horizons très différents, habités par la même crainte : Que deviendront leurs enfants s’ils se réduisent à être des pseudonymes dans un monde virtuel ? Comment résisteront-ils aux multiples mirages qui leur susurrent à l’oreille des promesses invraisemblables, s’ils ne savent pas voir les vraies richesses qui les entourent ? Comment pourront-ils échanger entre eux des regards de paix, plutôt que de dédain, de cupidité, de haine, ou de pitié, s’ils n’ont pas appris leurs responsabilités d’hommes ? Mais aussi humbles puissent-ils être, ils ne se reconnaissent pas le droit de céder au sentiment d’impuissance ; ils sont portés par la conviction qu’ils ont malgré tout le pouvoir d’orienter le cours du monde.

Ce monde-là, aussi affligeant puisse-t-il parfois paraître, regorge de ressources qui permettraient d’offrir à tous ces enfants un avenir digne et paisible. Et ce qui en sera fait, c’est à chacun d’entre nous d’en décider. Le pouvoir, politique comme économique, est devenu un leurre. Ceux qui les détiennent ne dirigent plus rien, l’histoire récente en a largement révélé l’évidence. Des hommes et des femmes très ordinaires ont pris conscience que les réseaux au sein desquels ils évoluent peuvent être investis d’une puissance extraordinaire et sont capables de renverser complètement le cours des choses là où on pensait qu’il faudrait des siècles pour arriver à seulement le réorienter. La condition, car il y en a quand même une, c’est que ces femmes et ces hommes se laissent emporter sansréserve par leur foi en un avenir de paix, de dignité et de justice pour tous.

Etre créateurs d’un monde en devenir, et non plus objets d’un monde à détruire, c’est d’abord se réapproprier le temps de nourrir la relation à l’autre, retrouver les valeurs fondatrices de notre humanité, rétablir un équilibre harmonieux avec notre environne­ment. C’est ainsi créer de nouveaux pouvoirs, puissants parce que partagés. C’est finalement tout simple, et à la portée de chacun d’entre nous.

Le programme EESF, c’est l’histoire de la mobilisation de femmes et d’hommes venant d’horizons très différents, qui partagent cette intuition qu’il est urgent qu’ils se lèvent, avec les moyens qui sont les leurs, peu importe ce qu’ils sont, et s’engagent dans le renforcement des fondations sur lesquels leurs enfants construiront leur avenir. Ils sont portés par la même question : « quels regards nos enfants échangeront-ils ? ». Dans ce monde qui s’emballe, il y a vraiment urgence à la considérer très sérieusement : quelle qu’elle soit, ils ont le sentiment d’être entièrement responsables de la réponse qui lui sera apportée.

Leur responsabilité est de rendre visible, vivante, forte leur confiance dans l’avenir et ainsi de faire renaître l’espoir dans les cœurs de leurs enfants. Elle est de leur transmettre avec toute leur conviction ce message qu’à eux seuls il appartient de s’investir et de façonner l’avenir à l’image de ce qu’ils en attendent.

Ils sont paysans, techniciens, enseignants, artisans, commerçants, politiques, jeunes en quête d’un métier ou professionnels aguerris, actifs ou retraités, hésitants à parler devant un public ou rompus aux discours, immergés dans les réseaux de communication ou isolés dans leurs villages, familiers des technologies modernes ou riches de savoirs ancestraux, hommes ou femmes. Ils donnent de leur temps et très souvent même de leur argent, pour que ce message prenne consistance et y associent leur voix pour qu’il emplisse notre espace et résonne très loin.

Ils sont de plus en plus nombreux et tellement divers que jamais on n’aurait pu croire qu’ils partageraient ensemble le même chemin, que la somme des morceaux d’espoir et de savoirs apportés par chacun d’entre eux l’ornerait d’un pavage aussi somptueux.

Le programme EESF, c’est l’histoire de ces femmes et de ces hommes qui ont décidé de dépasser leurs différences, de prendre le temps de se retrouver, d’ajuster leurs pas, de se redire les valeurs qui fécondent l’avenir.
Certains ne se sont jamais rencontrés et pourtant tous sentent grandir en eux le sentiment d’appartenir à la même histoire. Une histoire qui n’appartient à personne d’autre qu’à eux-mêmes.

Cette histoire il est temps de commencer à l’écrire, pour faciliter leur rencontre et les inviter à leur tour à la raconter aux enfants et aux jeunes auxquels elle est destinée, à leurs enfants.


publié par   Bruno Legendre
le mercredi 7 janvier 2015
 
 

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