Le « modèle » dans la vallée du fleuve Sénégal, c’est l’irrigation par submersion. Il faut planer, réaliser un réseau de canaux qui vont alimenter chaque parcelle, c’est un investissement de plus de 2 à 4 MFCFA par hectare, et entretenir tout cela car petit à petit les aménagements se dégradent et au bout de quelques années l’eau n’arrive plus aux points les plus éloignés. Sans compter que, sous un climat sahélien, la moitié de l’eau pompée va s’évaporer. Au final, cela coûte très cher. Et c’est la raison pour laquelle l’agriculture irriguée se développe si lentement au-delà de Podor et que son niveau d’intensification reste si faible.
Dans la région des Niayes, où se concentre une activité horticole drainée par l’immense marché que représente la mégapole Dakar-Thies-Mbour et son épicentre, la nouvelle ville de Diamnadio, la ressource en eau est fragile et son exhaure, à partir de puits ou de forages, est coûteuse, alors on encourage les petites exploitations à l’économiser et à s’équiper de systèmes d’irrigation localisée. Mais on ne peut pas investir si l’on n’a pas d’opportunités de valorisation de la production.
La petite exploitation familiale du nord du Sénégal qui reste le seul moyen de subsistance de milliers de familles et dont la production alimente largement lesmarchés hebdomadaires, a-t-elle encore, elle, une chance de se développer ? Ces paysans pourront-ils eux aussi profiter du potentiel que représentent ce fleuve, de valoriser ces riches terres alluviales qui constituent leur patrimoine ancestral ?
Des solutions d’aménagement qui soient à leur portée, il en existe, mais curieusement, de la même façon que l’on parle très peu de la possibilité de sécuriser, par des techniques simples de maîtrise des eaux de ruissellement, la culture pluviale de mil dans les hautes terres du dieri, on ne les évoque jamais. Il s’agit de systèmes semi-gravitaires, dont le principe est d’éviter tout déplacement important (coûteux à réaliser et à entretenir) de sol, et de limiter au maximum l’évaporation : l’eau est acheminée à travers une canalisation en PVC, ce qui permet de faire fi des irrégularités de relief, et à partir de laquelle on alimente en eau des raies, tracées à la main ou à la charrue, en travers de la pente.
On utilise un PVC léger, de diamètre 110mm, type « assainissement », fabriqué au Sénégal. Bon marché, il est aussi facile à découper pour y ouvrir, en face de chaque parcelle à irriguer, une petite fenêtre par laquelle passera l’eau, et pour fabriquer de petits volets (2 par ouverture, un à l’intérieur et un à l’extérieur, serrés entre eux au moyen d’un boulon) qui permettront de la fermer pour emmener l’eau plus loin, vers une autre parcelle.
Un tel système d’irrigation est gravitaire car la seule pression dont on a besoin est celle nécessaire pour vaincre les éléments de reliefs de la parcelle : ce ne sont jamais des montagnes ! C’est également un système d’irrigation localisée car l’eau est amenée directement au pied des plantes. Il consomme peu d’énergie et peu d’eau, il peut être réalisé par le paysan lui-même : c’est, autrement dit, une solution optimisée, parfaitement appropriée au contexte de la moyenne vallée.
Ce type d’aménagement a été réalisé au niveau d’une dizaine d’exploitations familiales dans le département de Podor : il faut seulement un à deux jours, pour installer un réseau d’irrigation desservant un hectare. Des paysans ont créé des vergers (et on a pu quelques années plus tard partager avec eux le bonheur de se reposer, lorsque le soleil était au zénith, sous les manguiers qu’ils avaient plantés !), cultiver du maïs et des légumes variés tout au long de l’année.
Alors, pourquoi des familles paysans, à Ngarane par exemple, entourées de périmètres irrigués aussi inefficaces qu’ils sont coûteux, continuent-elles à vivre dans des conditions de grandes pauvreté ?