Chronique EESF n°23 - février 2017

La solidarité, ce n’est pas une mince affaire

Depuis 2008, tout un réseau d’amitiés s’est construit autour de SOPREEF.

Au cours de ces neuf années de mobilisation soutenue, SOPREEF a démontré la puissance du modèle d’entreprenariat solidaire qu’elle propose, établi un partenariat pédagogique avec plus d’une vingtaine d’écoles primaires du département de Foundiougne, accompagné 200 paysans dans la plantation de plus de 300.000 arbres, créé 5 emplois permanents, et elle produit désormais, à partir de n’importe quelle graine, des huiles merveilleuses.

Et maintenant ?

SOPREEF doit faire face à son avenir. Maintenir cette belle dynamique impose d’intensifier son activité : renforcer sa capacité de collecte de graines et de production, développer la clientèle et de nouveaux marchés.

Elle a actualisé son business plan, et est partie à la recherche de financements. Mais au préalable, elle a pris le soin de consolider son ancrage social et s’est, pour cela , dotée d’un nouveau cadre de gouvernance.

Un modèle économique

Les amitiés qui ont porté le programme EESF, dont ces chroniques se font régulièrement l’écho, sont d’un grand réconfort, mais nous devons être conscients que ce qui les motive, c’est l’impact attendu de l’action que nous menons, sans lequel nos discours ne seraient que de la poudre jetée aux yeux.

En 2008, notre objectif était de développer un modèle de production d’huile de Jatropha, intégré dans les systèmes agricoles paysans. Nous le voulions une alternative aux projets agro-industriels qui pullulaient alors.

Le marché des biocarburants ne s’est pas développé au Sénégal. Tous les promoteurs industriels, même les plus virulents, ont abandonné. SOPREEF et ses partenaires paysans ont continué, eux, en dépit de toutes les controverses, à patiemment préparer l’avenir, convaincus qu’on en aura besoin un jour, de cette source d’énergie durable et facilement accessible à tous. Aujourd’hui, les plantations du programme EESF ont une capacité de production d’environ 100.000 litres d’huile de Jatropha par an !

Au fil du temps, le véritable défi s’est révélé plutôt être celui de faire émerger un modèle d’entreprise solidaire, créateur d’emplois qualifiés pour les jeunes ruraux et dont les exigences de viabilité ne sont pas incompatibles avec une distribution équitable, entre l’ensemble des acteurs qui contribuent à son essor, des revenus qu’il génère.

Le "modèle" économique est en bonne voie de validation. La qualité des huiles produites est largement reconnue, le marché se développe et SOPREEF avance rapidement vers son point d’équilibre financier. Ses approvisionnements sont sécurisés grâce à un partenariat dynamique avec les paysans du département de Foundiougne : ils la fournissent en graines de Sésame, Baobab, Moringa, Neem, Bissap, etc... qui sont autant de nouvelles sources de revenus pour eux, et sont prêts à se lancer dans toute nouvelle aventure ! Et elle tisse sa toile à travers les autres régions du Sénégal et monde : Fouta, Niger, Côte d’Ivoire, Maroc, Canada, France, Angleterre....

SOPREEF participe à la promotion de la petite ville qui l’accueille, Sokone. Les élus l’ont bien compris et ils font partie de ses fervents soutiens !

Mais qu’en est-il du modèle "solidaire" ?

Un modèle solidaire

En 2009, un de nos "partenaires" financiers avait voulu s’imposer par la force dans l’organisation du programme en tentant de l’asphyxier, de semer la division par la corruption et la diffamation. Nous avons été durement malmenés mais nous avons su faire front. Nous avons mobilisé nos propres ressources, décidé de prendre nous-mêmes le risque d’investir et de nous écarter de toute logique de "projet", pour entrer résolument et définitivement dans la dynamique d’entreprise.
En 2013, paradoxalement, ce sont des paysans, ceux qui avaient pour mission de représenter les 200 paysans impliqués dans le programme, qui ont voulu le détruire, avec la même violence et les mêmes armes : interférence dans la communication entre acteurs, détournement de l’information, accaparement des ressources, manipulation des processus de décision, refus de tout dialogue, menaces...

Leur rage était sans doute d’autant plus grande qu’ils ont découvert qu’ils ne pourraient pas drainer à leur profit ni les ressources ni l’image de SOPREEF. Ses ressources sont protégées, son image est exigeante.

Ces épreuves sont douloureuses, mais SOPREEF est déjà robuste.

Son premier atout, c’est d’être une entreprise. La loi protège les investissements réalisés et les emplois créés ; pour y imposer ses vues, il ne s’agit pas de se déclarer "pauvre", mais il faut s’investir, prendre des risques.

C’est en effet une entreprise qui se veut solidaire. Elle ne donne pas le pouvoir à l’argent, mais autorise quiconque fait preuve de responsabilité, et respecte l’équité, de participer à voix égale aux décisions. Ce n’est pas un droit. C’est une reconnaissance, basée sur la confiance, qu’il faut à chaque instant renouveler, une sincérité dont il faut en permanence renouveler les preuves. Ce n’est ni un dû ni un acquis ; c’est une exigence permanente. Et un tel engagement soude des partenariats insensibles aux insultes et aux menaces.

Et puis l’entreprise attire, et justement en premier lieu ceux qui cherchent à améliorer leurs conditions de vie : elle achète des graines, fournit des produits qui améliorent la productivité des cultures maraîchères et des élevages, et un jour, lorsque le moment sera venu, elle sera capable de fournir un carburant de qualité.

Un représentant n’est pas un acteur. Il est un porte-voix. Que nul ne s’y trompe et que lui-même accepte humblement ce rôle. Un acteur est celui qui s’investit et participe à l’activité, contribue à la réalisation d’une œuvre collective. Qu’il soit homme ou femme, instruit ou analphabète, riche ou pauvre, puissant ou faible...

SOPREEF s’attache donc à préserver l’éthique, la dimension solidaire et l’équité. Elle est entrée dans un processus de rénovation de sa gouvernance, pour la mettre pleinement et de façon durable en adéquation à ses principes. Après une longue concertation, à laquelle tous ont été conviés, SOPREEF s’est dotée de nouveaux outils : une nouvelle charte d’associés a été élaborée et un ’Conseil d’orientation’ a été mis en place.

Le Conseil d’orientation est ouvert à tous : paysans, enseignants, femmes transformatrices, employés de SOPREEF, pépiniéristes... Il constitue un cadre de participation directe, au sein duquel chacun peut apporter, à titre individuel, sa contribution à l’élaboration des décisions qui seront prises par le Conseil d’administration et de la stratégie de développement de l’entreprise.

Désormais le caractère "solidaire" de SOPREEF ne sera pas simplement une déclaration d’intention : il sera périodiquement évalué par la capacité du Conseil d’administration à accepter les orientations données par les acteurs dès lors qu’elles ne mettent pas en danger l’équilibre financier de la société et les capitaux qui y ont été investis.

Déterminé à la plus grande transparence, le Conseil d’administration a par ailleurs accepté qu’un représentant du Conseil d’orientation assiste à ses réunions, comme observateur : il est désigné par les personnes présentes à la rencontre du Conseil d’orientation, parmi elles.

Il est même arrivé que le Conseil d’administration, donne exceptionnellement à ce représentant un droit de participer pleinement au vote, confiant qu’il a été désigné sans pression ni manipulation, mais bien pour sa contribution aux débats, à la structuration de propositions constructives.

Face à l’avenir

SOPREEF dispose de peu de moyens. C’est une toute petite entreprise et sa préoccupation permanente est d’assurer sa survie économique et de ne pas décevoir tous ceux en qui a germé l’espoir qu’il y a bien un avenir dans le delta du Saloum.

Les difficultés sont loin de s’estomper, mais de nombreux partenaires et amis nous appuient, renouvellent chaque jour leur confiance. Ils sont notre force. Sans eux, sans l’engagement moral que nous avons pris envers eux, et l’honneur que nous attachons à le respecter scrupuleusement, il y a longtemps que nous aurions baissé les bras devant l’accumulation incessante de défis et de questionnements.

C’est à eux que cette chronique est dédiée. Et c’est pour eux, avec eux, que nous irons jusqu’au bout.

Alors même que nous craignons de nous essouffler, d’autres nourrissent de nouveaux projets, tout aussi fous, comme Madadh Mac Laine (Fair Winds Traiding Company, Écosse) avec des femmes en Casamance pour valoriser l’huile de Tulukuna qu’elles produisent depuis des générations, ou Amadou Kande Gomni et l’ONG PEAMURU au Niger avec les petits producteurs de souchet de Maradi, ...

Notre cœur se réjouit.

Les graines que nous avons semées sont en train de germer dans le cœur de nouveaux entrepreneurs ; ce sont eux qui vont tracer le chemin pour nos enfants, vers un avenir que nous continuons à rêver nourri de paix et de justice.


publié par   Bruno Legendre
le jeudi 9 février 2017
 
 
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